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Editorial : Madagascar, une crise culturelle permanente


Editorial de Tsirisoa Rakotondravoavy pour Alefa Press

Des siècles de batailles civilisationnelles. C'est avec ces mots que je résume les multiples réactions provoquées par ce qui s'écrit définitivement sur l'histoire de la colline royale d'Antananarivo. Ce chantier est une autre écriture sur l'histoire contemporaine de Madagascar, dans laquelle de nombreux citoyens sont toujours à la recherche d'une identité, d'une mémoire perdue dans la culture orale trop imprudente, écrasée par cinq siècles de civilisations étrangères importées en séries, non sans violence. Le modus operandi pour imposer ces cultures étrangères sur la nôtre est clair : par l'architecture.

Aussi, voir sortir un colisée sur une terre historique ne m'étonne guère, nous connaissant dans notre balbutiement culturel permanent. J'éviterai ici de verser dans la polémique politique du "pour ou contre", tout en attirant brièvement l'attention de chacun sur une lecture de fond dont la valeur, je l'espère, possède encore un sens : la culture.

La lumière de l'architecture

L'évocation de la lumière est constante chez les bâtisseurs. L'architecte américain Louis Kahn a laissé en héritage pour les décennies d'architecture moderne et contemporaine un héritage humain venu des temps immémoriaux : "Il n'est d'architecture sans lumière". Des mots sur lesquels je me hasarderai à apposer les miens : Mieux éclairés, le peuple, l'architecture et l'histoire sont les fondations d'une civilisation.

Dans ce sens, nos rois, aidés de nos sages et de nos bâtisseurs, étaient de grands bâtisseurs, pour avoir su construire et préserver leur royaume sur les collines, des constructions reconnaissables de partout, en pleine lumière toute la journée afin de rappeler au peuple malagasy la hiérarchie qui le gouverne, et qui le représente aux yeux des autres nations. Le site royal n'est-il pas le symbole bâti et habité par les souverains pour séparer le ciel de "Zanahary" à la terre unifiée des hommes, ambanilanitra (sous le ciel), dont l'inscription architecturale qui devait être éternelle s'est dessinée depuis 1610 avec les pavillons royaux en bois, les tombeaux, le Rova de Manjakamiadana, la chapelle, puis la ville des Milles, Antananarivo. 

Les pavillons en bois sont les derniers vestiges de l'histoire de l'architecture "malagasy", au même titre que les pyramides des égyptiens ou les ruines des temples grecs ou les palais impériaux orientaux, qui illustraient la vie de la société évoluant autour de son centre : le sacré. Car le sacré touche tout d'abord le cœur, au-delà de tout discours religieux et historique, éloigné de l'ordinaire et de l'utilitaire, et qui propose une notion universelle de valeurs des grandes civilisations : l'architecture.

Le sacré revisité

Mais le site royal était entré dans une période de turbulence ayant importé d'autres idées de civilisations étrangères, anglaise et française, deux pays en conflit à l'époque, dans "leur" Guerre de Cent Ans, et dans leur expansion coloniale. Cette période s'était soldée par la construction du palais sur le site royal, d'abord par le français Laborde avec sa structure en bois, couvert ensuite en pierres par l'anglais James Cameron. Le résultat a fait définitivement ombre, dans tout le sens du terme, à tout ce qui existait sur les lieux et à toute l'histoire du pays. La colline royale a également accueilli une église, véhicule séculaire du christianisme adopté par la majorité du peuple, diabolisant à jamais la culture du lieu et le "sacré malagasy". Une histoire d'architecture...

Aujourd'hui, quand ces lieux voient l'arrivée d'un nouveau projet, divisant les avis d'un peuple pris de court dans sa torpeur, confinement oblige, la question se pose. Lancé il y a quelques mois, le projet provient d'une référence architecturale d'une civilisation étrangère, romaine par sa forme, et impériale pour son symbole historique. En architecture, dénommer un projet est complexe. D'où le lot de confusions et de questionnement provoqué par ce "colisée", et le soupçon de message caché sous son choix architectural.

Mais, à l'instar des grands projets de François Mitterrand dans la France des années 1980-1990, chaque projet culturel cause une méfiance culturelle. Sauf que lui, Mitterrand, a assumé sans avoir perverti le sacré, et a réussi. Car chaque projet créé à l'époque draine aujourd'hui des dizaines de millions de visiteurs par an et participe au rayonnement mondial de la France contemporaine. Car le contenu de ces lieux sont là, trônant dans leurs cadres et leurs vitrines, embelli par le travail des plus grands architectes et muséographes du monde entier. Ieoh Ming Pei, l'architecte chinois qui a conçu la rénovation du Musée du Louvre, a aidé à conserver des affres du temps des milliers d’œuvres majeures comme La Joconde de Léornard De Vinci ou des sculptures millénaires égyptiennes. Dominique Perrault  a conçu la Bibliothèque Nationale de France pour abriter des dizaines de milliers d'ouvrages et des milliards de pages numériques d'histoire et de photos du monde entier... Une histoire d'architecture, là aussi...

Pour Antananarivo, le palais de Manjakamiadana est toujours là, mais inachevé. Vidé de son contenu, brûlé, pillé et éparpillé à travers le monde dans des collections dites "privées" (!) ou des galeries  étrangères. Mais comme diraient certains, dans un cynisme à peine caché : c'est notre histoire.

Car, par essence, une grande architecture, comme le Colisée de Rome, s'inscrit définitivement sur son lieu et raconte une histoire, celle d'une civilisation. Sacrée et vertueuse, l'architecture conçoit pour rassembler, et non pour diviser. De surcroît sur une terre historique.

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