Arts

Jean-Joseph Rabearivelo : dernier journal du 22 juin 1937

1er feuillet
22 juin 1937
à 14 h moins 9 de mon horloge :
Je prends 14 pilules de 0,25 de quinine
pour avoir la tête bien lourde.
Un peu d’eau pour l’avaler.
– Vais lire Milosz et Yggdrasill
2 derniers numéros 359 –
– Je lis distraitement
– Que tous les livres d’enseignement,
dictio, gram, etc. restent à mes enfants.
– Que tous les papiers que [je] confie à
MM. Boudry et Jacques, après utilisation,
reviennent aux miens.
– Le beau thrène modulé par Milosz !
– Mary et vous tous, mes enfants, je vous aime bien.
Je serai d’ailleurs toujours autour de vous.

2e feuillet
A l’âge de Guérin, à l’âge de Deubel,
un peu plus vieux que toi, Rimbaud anté-néant,
parce que cette vie est pour nous trop rebelle
et parce que l’abeille a tari tout pollen ;
ne plus rien disputer et ne plus rien attendre,
et, couché sur le sable ou la pierre, sous l’herbe,
fixer un regard tendre
sur tout ce qui deviendra quelque jour des gerbes.
Fixer un regard tendre ! Tendresse de l’absence,
dans le Néant, Néant auquel je ne crois guère !
Mais est-il plus pure présence
que d’être à toi rendu, ô Mère douce, ô Terre ?
On se retrouvera tous dans ta solitude,
et peuplée, et déserte ainsi que l’océan.
Et chaque fois qu’ici-haut soufflera le vent du sud,
en bas l’on causera des survivants.
Quelles racines de fleurs viendront alors nous boire
pour calmer dans le soleil telle soif de fruits ?
Se pencheront sur nous les héliotropes du soir
et viendra prendre de nos secrets le Bruit.

3e feuillet
Le Bruit, le Bruit humain – vaines rumeurs de coquillages
pour les marins endormis du sommeil de la terre !
Le Bruit, le Bruit humain, toujours le même à travers les âges
et qui ne se dépouille que chez les morts d’un peu de vos misères.
Mais déjà je sens l’odeur de la poussière
et des herbes ; déjà j’entends l’appel de ma fille ;
ah ! pour peu que l’Oubli n’ait pas cerné vos yeux de terre,
songez quelquefois à nous dans nos grottes tranquilles !
Et que ce ne soit pas pour verser des larmes
près de nos portes closes par le silence !
Que ce soit pour penser qu’il y aura quelque charme,
un jour, à être guidés par nous dans la fin immense.

4e feuillet
14 h 37 de mon horloge.
L’effet de la quinine commence à... Bientôt,
dans un verre, un peu sucré,
plus de 10 grammes de cyanure
de potassium
Toute ma pensée entoure tendrement les miens.
– Je lis
Admirable Odilon-Jean Périer 360 !
Mais j’aime davantage André Gaillard 361.
– Mary, aie un métier –
le plus difficile te servirait
encore le mieux. Apprends
et sache bien tailler et coudre
pour les femmes. Bientôt t’arrivera
le livre-prospectus de l’école de Couture.
Inscris-toi pour des cours complet[s].

5e feuillet
Mon cher Boudry,
Tâchez aussi de faire acquérir
par la Colonie mes «Vieilles
Chansons des pays d’Imerina » 362
Merci.

– 15 h moins 9 –
ça sonne, ça sonne
Fermer les yeux pour voir Voahangy
et commencer les adieux silencieux
aux chers vivants. Parents. Amis.
Il est trois heures (quinze [heures])
ça sonne, ça sonne. Je viens d’éteindre. Je vais
m’étendre après avoir bu mon verre.
Toute ma pensée étreint les miens.

6ème feuillet

J'embrasse l'album familial
J'envoie un baiser
aux livres de Baudelaire
que j'ai dans l'autre chambre.

Il est 15h02 - Je vais boire.

C'est bu.
Mary, Enfants, À vous mes pensées toutes dernières.
J'avale un peu de sucre. Je suffoque.

Je vais m'étendre

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